lundi 14 novembre 2011

Ruppert Sheldrake, résonance morphique et champs morphogénétiques

95% de l’hérédité échappe à la génétique…

En 1981, la publication de son premier essai « A New Science of Life » (traduit aux Editions du Rocher) avait été une bombe. La presse scientifique anglaise s’était déchirée. Le patron de « Nature » avait titré : « Un livre à brûler ? », parce qu’il supposait l’existence d’une force rappelant trop la magie. Alors que « The New Scientist » suivait avec passion ce jeune biologiste de Cambridge qui osait prétendre que la génétique n’expliquait rien de la genèse des formes. En effet, selon lui, la science devait s’ouvrir à une dimension supplémentaire : celle du champ morphogénétique.

Voilà plus d’un siècle que la physique repose sur la notion de champ ondulatoire. Une pomme qui tombe d’un arbre, la terre qui tourne autour du soleil : c’est le champ gravitationnel. La lumière qui nous éclaire, les émissions radio ou télé : autant d’aspects du champ électromagnétique. Quant aux énergies atomiques, elles relèvent du champ nucléaire. Rupert Sheldrake, lui, propose un champ étonnant, le seul à ne pas être assimilable à une énergie, mais à une information. Familièrement appelé « champ de forme », il est censé traverser l’espace-temps et ordonner l’émergence de toutes les formes naturelles – biologiques, mais aussi cristallines ou psychiques. Si cette hypothèse dit vrai, alors, en inventant une pensée ou un geste inédits, vous influencez l’humanité entière, même incognito – ce qui confère à chacun une responsabilité imprévisible.

Question : Comment définissez-vous la résonance morphique ?

Rupert Sheldrake : C’est l’influence qu’exerce tout système auto-organisé passé sur les systèmes homologues présents. Atomes, molécules, cellules vivantes, plantes, animaux, sociétés, cultures, systèmes solaires, galaxies sont des systèmes auto-organisés. Nos machines n’en sont pas, mais nos comportements ou nos pensées en sont. Chaque système se présente sous une certaine forme. La résonance morphique suppose que cette forme est en quelque sorte mémorisée quelque part, dans ce que j’appelle un « champ morphique », ou « champ de forme ». Dans mon hypothèse, les champs morphiques sont des régions d’influence non matérielle s’étendant dans l’espace et le temps et déterminant les formes. Sur quelle distance et pour quelle durée ? Nous l’ignorons, mais quand un système particulier cesse d’exister – qu’un atome est désintégré, qu’un flocon de neige fond ou qu’un animal meurt – tout se passe comme si son champ organisateur demeurait susceptible de se manifester à nouveau (chaque fois que les conditions physiques sont appropriées), enrichi de l’expérience de toutes ses manifestations successives. Prenez des pratiques nouvelles telles que le skate board ou la navigation sur Internet : plus leurs adeptes sont nombreux, plus leurs champs de forme se renforcent et plus ces pratiques deviennent faciles à mettre en œuvre. Bien sûr, toute nouvelle entité est également soumise aux aléas du hasard ; la résonance morphique, elle, expliquerait l’aspect permanent des choses. Je ne suis pas l’inventeur de ces concepts ; je n’ai fait que reprendre et systématiser ce que d’autres avaient déjà imaginé au début du XX° siècle, souvent dans la mouvance d’un génie trop négligé aujourd’hui : Henri Bergson.

Question : Trois décennies après vos premiers écrits, votre théorie demeure controversée. Vous dites qu’elle s’appuie sur des faits vérifiables. Lesquels ?

Ruppert Sheldrake : L’un des meilleurs exemples demeure celui des cristaux. Quand des chimistes inventent une nouvelle molécule, ils ont généralement du mal à la faire cristalliser. Mais une fois que l’un d’eux a réussi, les autres y parviennent plus aisément partout. Comme si un nouveau champ de forme avait été créé à travers l’espace-temps et qu’il suffisait en quelque sorte de le capter. Une molécule nouvelle peut aussi cristalliser sous différentes formes, mais dès que l’une d’elles s’impose, son champ devient dominant et les autres formes disparaissent. Ce fut récemment le cas du Ritonavir, un médicament contre le sida, qui s’est hélas mis à cristalliser sous une forme qui en supprimait l’effet thérapeutique. On a dû dépenser des fortunes pour trouver une autre façon d’administrer cette molécule. L’autre exemple type est psychologique : celui des rats de laboratoire. Une fois qu’un rat a réussi à deviner l’issue d’un labyrinthe, tous les autres rats de la planète trouvent plus facilement la solution. Vous avez aussi les tests de QI : depuis qu’ils ont été inventés, le niveau moyen de l’« intelligence » humaine n’a cessé de s’élever – de 30% depuis 1920, comme l’a montré le politologue James R. Flynn. Il ne semble pourtant pas que nos congénères soient de plus en plus intelligents, mais en 90 ans, des foules ont répondu aux mêmes tests, qui sont automatiquement devenus plus faciles à résoudre.

Question : Concernant les formes biologiques, la découverte des gènes ne suffit-elle pas à expliquer leur émergence ?

Ruppert Sheldrake : On l’a longtemps cru. Au point que mon hypothèse a d’abord semblé inutile à la plupart de mes confrères. « Nous allons décrypter le génome ! » me disait-on partout. Ce sésame allait tout expliquer. Or, le génome humain est décodé depuis 2003 et la déception est grande. Les gènes sont évidemment au centre des processus biologiques ; ils contiennent les plans des protéines, qui sont les « briques » du vivant. Mais les entreprises de génie génétique qui ont tenté de s’en servir pour expliquer les formes y ont perdu des milliards de dollars.

Question : Pourtant, si mon visage garde sa forme, bien que ses cellules se renouvellent sans arrêt, c’est bien dû à mes gènes, non ?

Ruppert Sheldrake : Toutes les tentatives pour expliquer les formes à partir du génome échouent. Prenez la question de la taille. Les personnes grandes ont tendance à engendrer de grands enfants. C’est d’une forte prédictibilité : statistiquement, notre taille dépend à plus de 80% de notre ascendance. On a étudié cet héritage génétiquement : 50 gènes environ sont concernés. Mais en analysant ces gènes et leurs effets, on ne parvient à expliquer qu’environ 5 % de la transmission. Les 95% restants restent pour l’instant inexpliqués. Donc, même pour un problème aussi simple, les gènes ne permettent pas de comprendre ce qui se passe. C’est ce qu’on appelle désormais le problème de l’« héritabilité manquante » : on suppose que la génétique a raison, même si 95% de la réalité lui échappe. Certes, la science procède toujours en introduisant des facteurs inconnus et en supposant : « On comprendra un jour ». Mais quand cet inconnu occupe 95% du réel, on a le droit de proposer d’autres hypothèses. Je pense que le rôle des gènes est surévalué et que la transmission des formes dépend d’autre chose. Si les enfants prennent la taille de leurs parents, ce serait par mise en résonance de leurs champs morphogénétiques respectifs. Les gènes jouent évidemment un rôle crucial, mais peut-être ressemblent-ils plutôt à des sortes d’antennes, qui captent des champs de forme.

Question : Qui vous soutient dans la communauté scientifique ?

Ruppert Sheldrake : Plutôt des physiciens que des biologistes. Ou des mathématiciens, comme le Français René Thom, le célèbre inventeur de la Théorie des catastrophes, qui était lui-même un spécialiste des champs de forme. Il appréciait mes travaux, mais se cantonnait à la théorie. Pour lui, ces champs n’étaient autres que les « archétypes divins » de Platon. La grande différence entre lui et moi, c’est qu’à mon avis, les champs de formes ne sont pas fixés de toute éternité, dans le ciel des « idées pures », mais plutôt des matrices, remodelées en permanence par le feedbak que leur renvoient leurs matérialisations. Nous avons beaucoup réfléchi à cette boucle entre le champ et ses manifestations, avec le physicien David Bohm, spécialiste fameux de la mécanique quantique. Il rappelait que, selon cette dernière, tout se passe comme si le monde que nous observons n’était que la projection d’un niveau de réalité sous-jacent inconnu, obéissant à des lois différentes : une même particule peut notamment s’y trouver à plusieurs endroits à la fois. Les champs de forme se situent-ils à ce niveau sous-jacent ? Ce serait l’une des pistes à explorer pour comprendre la genèse des formes. Mais il nous faudrait des budgets de recherche. Or, même si ces idées passionnent, elles ne conduisent à aucun profit et cela n’intéresse donc aucun laboratoire.

Question : N’ayant quasiment aucun crédit, vous vous êtes rabattu sur des expériences simples, que n’importe qui peut tenter…

Ruppert Sheldrake : C’est l’objet de mon livre « 7 expériences qui peuvent changer le monde ». Il y est question, par exemple, de tests de télépathie, qui ont suscité un grand intérêt, chez mes lecteurs, mais aussi chez Google ou Nokia, parce qu’ils peuvent déboucher sur des jeux excitants, comme de chercher à deviner qui vous appelle au téléphone. Nous sommes en pleine discussion avec ces compagnies.

Question : Voilà qui pourrait financer vos recherches. Mais quel rapport entre les champs de forme et la télépathie ?

Ruppert Sheldrake : Le champ morphique concerne tout système auto-organisé, qu’il met en résonance avec les systèmes similaires passés, dont lui-même. Ce champ constitue donc une force de cohésion entre les différentes parties du dit système. Or, nos expériences montrent que la télépathie fait entrer en résonance différentes parties d’un système : elle ne fonctionne jamais aussi bien qu’entre des êtres affectivement liés – par exemple entre des amoureux, ou entre de mères et leurs nourrissons. Les expériences les plus frappantes concernent les chiens et leurs maîtres. L’animal va spontanément se placer devant la porte d’entrée, dès que son maître absent prend la décision de rentrer, même si ses horaires sont changeants et qu’il se trouve à 1000 km. Ces expériences m’ont valu des milliers de témoignages.

Question : Si vos hypothèses sont exactes, l’accélération actuelle de la conscience écologique devrait engendrer le « champ » d’une nouvelle forme de comportement humain. Est-ce le cas ?

Ruppert Sheldrake : Je pense que nous assistons actuellement à un conflit entre différents champs morphogénétiques, gouvernant des comportements collectifs. La conscience consumériste reste non seulement puissante, mais elle se développe. Des centaines de millions de personnes sont juste en train d’y accéder, en Chine, en Inde, au Brésil… C’est l’un des aspects de notre tragédie : au moment même où ce type de comportement devrait être abandonné, le voilà adopté par des masses plus grandes que jamais, constituant un énorme champ de forme. En même temps, nous voyons se développer un autre champ, qui est celui de la simplicité volontaire, de la protection de la biodiversité, des éco-médecines, etc. Mais plusieurs champs peuvent coexister à l’intérieur d’une même personne… Mon propre projet est de trouver un modèle scientifique de la réalité, qui montre que les différentes dimensions de la vie sont reliées entre elles. Et que nous vivons sur une planète vivante, dans un univers vivant, et non pas mécanique et inerte. Je pense que cette philosophie est en train de passer dans l’opinion publique. Si la science pouvait changer à son tour, et cesser d’être aussi raide, mécaniste, idéologique – et pas drôle ! – cela provoquerait une mutation décisive, avec un énorme soutien populaire.

Propos recueillis par Patrice van Eersel, repris partiellement depuis le site de Clés.

Quelques livres, pour aller plus loin : Une nouvelle science de la vie, Editions Le Rocher, 1983. La Mémoire de l’Univers, Editions Le Rocher, 1988. L’Âme de la nature, Editions Albin Michel, 2001. Ces chiens qui attendent leur maître et autres pouvoirs inexpliqués des animaux, Editions Le Rocher, 2001. Les pouvoirs inexpliqués des animaux, Editions J’ai Lu, 2005. Sept Expériences qui peuvent changer le monde, Editions Le Rocher, 2005.

Vous pouvez suivre la plupart des expériences de Rupert Sheldrake et voir les vidéos de ses débats avec ses amis ou ses contradicteurs, sur www.sheldrake.org

Et pour les chanceux : Rupert Sheldrake à Paris en Novembre 2011
Invité par l’IMI (Institut Métapsychique International), le scientifique récalcitrant donnera une conférence jeudi 17 novembre 2011, à 19h30, à la salle Pupey-Girard de l’USIC, 18 rue de Varenne, Paris 7°. Code porte : 7575. Métro : Rue du Bac, Sèvres-Babylone, Saint-Germain des Près. Tarif : 15 €. Réservation : secretariat@metapsychique.org